Publié par : pedrock | novembre 19, 2010

Ghinzu, ou l’exemple d’une politique d’intégration inexistante

Il y a quelques jours j’ai eu la preuve que la Belgique allait tôt ou tard se scinder (se plan-B-iser, se régionaliser, se rattacher, se communautariser, préformer, réformer, ou quelque puisse être le terme approprié le moment venu). Cela m’apparut très clairement, telle une épiphanie, en ayant la plus simple et cordiale conversation avec une collègue néerlandophone.

Etant moi-même espagnol résident en Belgique depuis à présent suffisamment longtemps que pour me sentir ici chez moi, j’ai toujours porté un regard vierge, neutre et pour tout dire inavouable de la situation socio-politique belge. Cette image m’avait longtemps paru trop naïve, trop stéréotypée que pour être réaliste, et pourtant cette conversation est venu la confirmer la semaine dernière.

Pour comprendre, il va falloir que je plante le décor rapidement, le décor étant ma collègue, dans le cas qui nous occupe : elle est jeune et adore la musique électro-rock dont elle s’abreuve sans mesure afin de mener à bien son hobby de DJ dans les cafés branchés gantois. Elle se situe donc pile au milieu de la cible du publique cible de groupes belges tels que Ghinzu. Pour ceux qui n’en feraient pas partie (du public cible) rappelons que ce groupe Bruxellois est devenu au fil des ans la figure de proue de l’électro-rock belge et qu’ils ont été en 2010 le premier groupe belge à avoir joué à guichet fermé à Forest National depuis 30 ans.

C’est donc lorsqu’elle me demanda qui était ce ‘Ghinzu’ que la révélation eu lieu: ce groupe francophone (chantant en anglais) remplissait l’Olympia et le Zénith à Paris, Forest à Bruxelles, mais restait toujours inconnu quelques kilomètres plus au nord, même pour ceux qui auraient dû forcément le connaître. En effet, en 2009 leur dernier album a été le deuxième le plus vendu en Wallonie et le 17ième le plus vendu en France, mais n’apparaît qu’à la 37ième place en Flandre.

L’exemple de Ghinzu n’en est qu’un parmi tant d’autres, mais il est très parlant (hurlant presque). Comment peut-on encore parler d’une seule Belgique, alors qu’il y en a de facto bien deux, qui ne se connaissent pas, qui font chambre à part ?

Les francophones connaissent par cœur la vie, l’âge et les mensurations de tous les présentateurs de JT français mais sont incapables de donner le prénom d’un seul présentateur de JT flamand. Et l’inverse est tout aussi vérifié, Ghinzu à l’appui.

Certes l’entente est cordiale (de là que l’on rétorque souvent que «toute cette problématique communautaire n’est qu’une affaire de politiciens»), mais il est souvent si facile d’être cordial avec celui que l’on ignore…(n’est-ce pas Shakespeare qui a dit que l’inverse de la haine n’est pas l’amour mais bien l’indifférence ?).

Et c’est au milieu de cette révélation que M. Leterme vint affirmer que les politiques d’intégration ont échoué. Mais de quelle intégration parle-t-il ? De celle du maghrébin au sein de la société belge, celle que toute l’Europe nous envie, ou bien l’intégration de la Belgique avec elle-même : une non-intégration qui effraie toute l’Europe et fait fuir les investisseurs ? Il a raison M. Leterme : les politiques d’intégration entre wallons et flamands ont échoué, l’apprentissage de la langue voisine a échoué, l’échange culturel et le partage artistique ont échoué, la cohabitation a échoué là où elle était forcée d’avoir lieu, et s’est donc bien à deux petits pays qui s’ignorent cordialement sans se comprendre que nous avons à faire.

Tant qu’il y aura en Belgique des politiciens qui regardent au microscope le bulletin d’intégration des minorités ethniques tout en restant myopes vis-à-vis de de leur propre intégration, et tant qu’il y aura des citoyens pour croire que la faute des nationalismes n’incombe qu’aux  politiciens tout en cultivant leur ignorance face à leurs propres voisins, la Belgique aura bien du mal à partager le même lit, le même avenir.

Publié dans La Libre Belgique (19/11/2010)

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Responses

  1. Bonjour,
    J’ai apprécié votre article « Ils font chambre à part ».
    Cela correspond point pour point à mon sentiment.
    Oui, il y a un grande hypocrisie du côté francophone, plus que du côté neerlandophone.
    Un sentiment de supériorité de la culture crée cette situation absurde : c’est la minorité francophone qui se considère comme la culture dominante, alors que la majorité est flamande et snobée par la minorité.
    C’est dans cette réflexion que je pense m’expliquer les sentiments actuels : la « hargne flamande » naît de ce manque de reconnaissance, la crainte francophone naît de ce « déni de culture »

    On ne peut reprocher aux flamands le « repli sur soi », tout en les isolant culturellement.

  2. Voilà qui est bien sévère et simpliste, que faites-vous Monsieur pour apporter votre petite pierre a l’édifice du rapprochement? Les échanges sont nombreux et riches, je vous encourage a aller au delà de la caricature, profitez-en, vous travaillez avec des flamands. Bon vent! Au fait, en quelle langue parlez-vous a vos collègues flamands?

    • Oser déclencher ce débat tabou pour les autochtones me paraît déjà pas mal comme François mon cher pierre (ou l’inverse).
      Je l’espère tout autant que vous que cette réflexion soit sévère et simpliste. Malheureusement il suffit que vous regardiez autour de vous (ici plus bas, ou là http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/624116/ils-font-chambre-a-part.html#comments) pour voir que débat il y a.
      Mais si vous pouvez vous permettre de demander des comptes c’est que vous-même vous êtes libre de tout reproche, ce qui est déjà un bon début.

      Au fait, et si vous nous en donniez quelques uns de ces exemples nombreux et riches?

  3. Combien de parents envoient-ils leurs enfants vers l’ecole flmanade par example? Est-ce que la jeune generation des plotiques Fr ne parlent-ils pas parfaitement flamand (branchez vous sur la VRT de temps en temps)? La vie culturelle bruxelloise, Le kunsten festival des arts, etc

  4. « Combien de parents envoient-ils leurs enfants vers l’ecole flmanade par example? »
    heuuu: proportionnellement par rapport à la population belge? pas beaucoup. Le but est bien que les deux parties soient parfaitement bilingues. C’est n’est pas en ayant « certains » parents envoyer leurs enfants dans une école bilingue que l’on va y arriver, mais lorsque la politique éducative soit fédérale (bilinguisme pour *tous*).

    « Est-ce que la jeune generation des plotiques Fr ne parlent-ils pas parfaitement flamand? »
    Là c’est carrément de la mauvaise foi mon cher Franck/François. Premièrement, imaginer que la base des institutions, de la définition du pays (à savoir son corps politique), pourrait ignorer ou ne pas savoir parler une de ses langues officielles, ça illustre déjà très bien l’ampleur du problème.
    Deuxièmement: non, les politiques francophones NE PARLENT PAS (TOUS) PARFAITEMENT FLAMAND, loin de là. C’est le comble et la meilleure illustration du problème: le pouvoir politique n’est même pas capable de montrer l’exemple.

    Je vous accorde néanmoins un point: « La vie culturelle bruxelloise » est cosmopolite et souvent mixte. Donc oui: Bruxelles est le contre-exemple du problème qui règne partout ailleurs en Belgique…

  5. J’adore ! Vous avez résumez en un article ce que le peuple belge, mais surtout wallon, ne veut pas admettre, ni même accepter de voir ! Petite piqure de rappel : « Le jour ou la Belgique devint belge » (http://belgianpost.wordpress.com/2012/02/01/le-jour-ou-la-belgique-devint-belge/). Bien à vous, un lecteur assidu, mais peu participatif !


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