Publié par : pedrock | août 5, 2010

Les corridas, ce dilemme

Je fais partie de cette majorité d’espagnols qui sont contre les corridas (j’entends déjà les « aaaah » de soulagement des fans de Brigitte Bardot). Oui, contre les corridas mais aussi contre leur interdiction (« oooouh ! » s’exclament-ils à présent).

Cette apparente contradiction (celle de 60% des espagnols se disant être à la fois contre les corridas et contre leur abolition), dévoilée par un sondage El Pais et reprise par la plupart des médias européens, méritait une explication ou tout du moins une tentative d’analyse.

Tout d’abord, il est simple d’être contre quelque chose que l’on permet lorsque cela nous est totalement indifférent et lointain. Et en Espagne, n’en déplaise aux amis des stéréotypes à la peau dure, la grande majorité des espagnols (l’immense majorité des moins de 30 ans) n’en ont que faire de cet évènement qui disparaît à feu doux. Non, les espagnols ne se saluent pas en disant « olé, hombre », dansent rarement du flamenco en discothèque, et pour une très grande partie d’entre eux, n’ont jamais été voir une corrida de leur vie (et ne comptent pas y aller de si tôt).

Que l’on n’aime pas, d’accord, me direz-vous, mais comment ne pas vouloir jeter aux oubliettes ce spectacle macabre?

On est tous d’accord pour dire que le fait de maltraiter des animaux n’est pas acceptable dans une société moderne. Cependant, l’humanité se différencie des animaux, entre autres mais surtout, parce qu’elle est capable de produire de la culture et de l’art. Si la corrida est un évènement culturel et/ou artistique, alors il faudra la préserver, afin de préserver une partie de notre humanité. Oui, mais peut-on considérer cette mascarade sanguinolente comme un art ou un évènement culturel ?

Pour trouver la réponse, tapez les mots « corrida » et « painting » sur Google images, vous verrez apparaitre un nombre d’œuvres d’art impressionnant ayant pour thème la corrida. Ces œuvres ne sont de plus que très rarement de l’art contestataire, il suffit d’y jeter un œil neutre pour se rendre compte qu’elles ont été créées pour encenser ce spectacle et non pas le critiquer. Mais surtout, ces œuvres ne sont pas réalisées uniquement par des amateurs, par une confrérie de psychopathes prolixes s’adonnant à leur fantasme sadique dans une cave. Ce n’est pas non plus de l’art kitsch, ce n’est pas (que) du mauvais goût : des dizaines de peintres illustres (mais aussi de poètes, de sculpteurs, etc.) ont à un moment ou un autre immortalisé une corrida: Goya, Picasso, Manet, Sorolla, Mouiren, Cassat… pour ne citer qu’eux.

Si Picasso trouve une corrida belle et/ou touchante et/ou émouvante et/ou enrichissante et qu’il choisit pour l’une ou l’autre de ces raisons de l’immortaliser, et ce plusieurs fois, lui génie de l’esthétisme, on aurait du mal de le contredire, nous pauvres mortels : l’humanité ne choisit-elle pas justement des membres illustres de sa communauté pour qu’ils nous éclairent? Ne sont-ils pas là pour donner leur avis, privilégié parmi tous les autres? Si l’on peut qualifier d’artistique ou de culturel tout sujet menant à son tour à la création artistique (un paysage, un coucher de soleil, un bâtiment, une ville, etc.) on peut alors dire que la corrida a quelque chose d’artistique et de culturel en elle.

Oui, la plupart de ces chef-d’œuvre proviennent d’une autre époque, ils sont dépassés, ils dépeignent une réalité devenue rance, dérangeante avec le temps. Et ce n’est pas non plus la première fois que l’art ou la culture vieillissent mal et suscitent la controverse, « Tintin au Congo » en est un bel exemple. Pourtant le bénéfice du doute est souvent accordé aux artistes, eux qui ont cet œil privilégié, cette vision qui nous échappe.

Selon ce raisonnement les corridas devraient donc être préservées car le fait de promouvoir une certaine forme d’art les rend inhérentes à notre humanité, tout en devant être interdites car cruelles envers un animal, et par conséquent inhumaines.

Ce dilemme me poussant à être ni pour ni contre mais bien au contraire, je vous invite à faire comme moi, laisser aux espagnols le droit de ne pas choisir, de ne pas s’y intéresser, de laisser cette forme de culture marginale vivoter encore quelques temps et mourir bientôt de sa belle mort. Je vous invite en parallèle à utiliser cette énergie contestataire pour lutter, par exemple, pour le respect des droits de l’Homme dans le monde…

 

Publié dans La Libre Belgique (5/08/2010)

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Responses

  1. Mwouais…deux choses me gênent:
    1) cette manière de se retrancher derrière des grands noms pour décider ce qui est esthétique, artistique ou culturel à notre place. En suivant ce type d’argument, autant ne pas avoir d’avis politique (les politiciens/politologues professionnels sont là pour ça) ou d’avis sur l’économie, etc… C’est évidemment un non-sens.
    2) l’affirmation que ce qui est esthétique, artistique ou culturel possède une valeur intrinsèque suffisante pour ne pas l’éliminer. Exemple: les jeux du cirque de Rome (qui ressemblent très fort à une corrida avec des hommes à la place des taureaux), même si mis en scène de manière admirable et/ou décrits esthétiquement par la poésie ou la peinture, n’en reste pas moins une abomination, qu’il est moral d’interdire.

    Bref, je ne suis pas d’accord. Par contre, je suis d’accord avec le fait de dire que ce n’est pas très important, tenu compte du fait que c’est en déclin de toutes manières. Cela pourrait être un combat valable s’il y avait une recrudescence d’intérêt pour la chose.

    • 1) Tu fais une amalgame entre une fonction et une aptitude. Tu compares des génies prouvés avec des politiciens. Ce n’est pas du retranchement que de reconnaître que certaines personnes ont un avis plus averti que d’autres et que dans ces domaines là ils ont ne serait-ce que le bénéfice du doute (je ne vais pas plus loin que ça dans mon article) sur ces sujets là. J’oserais sans problème contredire Di Rupo ou Reynders sur une infinité des domaines (ils ne sont ni des génies dans leur domaine ni des Prix Nobels -pour ne citer qu’une preuve objectivable de supériorité intellectuelle ou de connaissance-), par contre je doute que tu oses commencer à remettre en question des choix esthétiques de Picasso (ou remettre en question une loi physique d’Einstein), ou encore -là où je veux en venir- ne serait-ce que dire que ces choix esthétiques avertis valent autant que les choix esthétiques de militants défenseurs des animaux, par exemple.

      2) Dire que les jeux de cirque romain « c’est très semblable aux corridas sauf que ce sont des humains à la place des taureaux » est du même niveau que de dire que « mon voisin est un assassin car il égorge des enfants dans son jardin, sauf qu’à la place d’enfants se sont des moutons qu’il égorge ». L’un c’est un crime, c’est puni par les Droits de l’Homme, l’autre pas. En outre ces taureaux, comme des millions d’autres vaches, de poules, de cochons, etc. vont de toutes façons finir zigouillés pour assouvir notre appétit de viande fraîche. Les comparer à des esclaves romains me paraît un poil sur-estimer la valeur de la vie d’un taureau…ou bien sous-estimer la valeur de la vie d’un esclave romain ;).

      Tout ça pour dire que, contrairement à ce que mes arguments peuvent laisser penser, je ne suis pas pro-corrida (sauf pour les disciples dialectiques de George Bush Jr. pour qui « lorsque l’on n’est pas contre on est pour »), je suis contre leur interdiction. Tout simplement parce que ça ne va pas à l’encontre des Droits de l’Homme ni aucune autre loi en vigueur (dans notre société moderne, occidentale privilégie et avancée) et parce que, s’il y a un doute, un soupçon, que quelque chose qui n’est pas illégal peut alimenter une forme d’art (et soupçon, et doute il y a, voir point 1) alors, je préfère le laisser péricliter par voie naturelle par manque de spectateurs (ça sera la preuve que notre société n’y verra plus aucune beauté ni raison d’être) que d’imposer une vision qui, de plus, est dans le cas qui nous occupe très fortement politisée.


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