Publié par : pedrock | octobre 29, 2008

Captain America contre Will Smith

J. Young. Reuters

Le D-day des élections américaines approche à grands pas, et avec lui deux sentiments galvanisent l’Europe en partageant les foules : la fascination et l’écœurement.

D’une part, nous avons ceux qui boivent journalièrement les images d’outre-Atlantique, les strass et paillettes des congrès, qui écoutent les discours, dissèquent les confrontations, analysent les sondages et s’en réjouissent (en effet, une étude récente de The Telegraph nous dévoile un scoop inimaginable : la vaste majorité des Européens voterait Obama).

L’autre moitié de l’Europe dénonce quant à elle un temps d’antenne démesuré pour ces élections qui ne sont pas les nôtres, et qui (comble du sacrilège face au chauvinisme à la française) suscite plus d’engouement que nos propres élections nationales ! Ceux-là se fondent en une seule interrogation enragée : mais pourquoi tant d’enthousiasme ?

Tout d’abord, je dirais que tout comme il ne peut pas y avoir trop de démocratie, trop de respect des droits fondamentaux, ou trop de chocolat fondu sur la dame blanche, il ne peut pas y avoir non plus trop d’enthousiasme pour des élections démocratiques, quelles qu’elles soient.
Aussi, si l’originalité n’était pas notre souci premier, nous avancerions l’argument classique concernant le devoir de s’enquérir de l’élection du garant de la paix mondiale, vu que ce choix nous affectera tous, de la petite PME Islandaise à l’éleveur de moutons Afghan.

Je vois pour ma part une raison bien plus plausible pour expliquer cet engouement populaire.
Il s’agit bien ici, une fois de plus, du pouvoir que les séries américaines ont depuis toujours opéré sur notre imaginaire collectif. En effet, qui n’a pas un jour comparé son chef à J.R. de Dallas, sa voiture à K2000, ou plus récemment qui n’a pas fixé ses yeux globuleux sur la présentation du lundi matin tandis qu’il s’imaginait sur l’île déserte de Lost, aux côtés d’Evangeline Lilly ?
Et bien, les élections américaines nous renvoient tout simplement les mêmes sentiments d’évasion et de rêve. Nous aimons nous assoir devant notre téléviseur et regarder, ébahis, ces personnages beaucoup trop loufoques pour être réels.

Et ici, en l’occurrence, nous avons d’un côté un vétéran de la guerre du Vietnam, torturé par les Viêt-Cong dans leurs geôles, arborant des mâchoires de Captain America et une carrure à la Stallone. Ajoutez à cela que cet homme a 72 ans, qu’il a déjà subi 4 opérations pour combattre un cancer de la peau et qu’une bonne partie des américains fait des paris sur les chances qu’il aura de survivre à son premier mandat, et bingo, vous avez là un personnage aussi percutant qu’attachant.

En second rôle féminin nous avons une femme tout droit sortie d’un scénario de mauvais film de Walt Disney (comme le disait il y a peu un philosophe américain, Matt Damon je pense). Ce scénario raconterait l’histoire d’une hockey mom gouverneur de l’Alaska. Celle-ci, après avoir passé sa jeunesse à défiler dans des concours de beauté, à chasser le daim, à pêcher la truite sauvage et à jouer des matchs de hockey avant d’aller à la messe évangéliste du jour, se retrouverait propulsée au rang de vice-candidate à la maison blanche. Une fois le candidat républicain élu elle se retrouverait donc à une crise cardiaque près (a heartbeat away comme ils disent) d’avoir les codes nucléaires américains dans sa mallette en peau de grizzly.
Vous imaginez une femme créationniste se lancer en Europe dans la scène politique en ridiculisant les théories de Darwin un flingue à la main ? Non ? Moi non-plus. Cette image reste pour nous aussi improbable que Jack Bauer sautant d’un avion à un autre en plein vol ou que les femmes désespérées de Wisteria Lane gardant des corps inhumés au fond de leurs jardins.

Tout cela nous aide donc à nous évader vers d’autres mondes si différents du notre et pourtant pas si éloignés. Il faut ajouter à cela que, contrairement à la Star Ac’, c’est une évasion que l’on peu faire sans remords, car derrière tous ces sourires impeccables, ces beaux costumes, ces belles blondes siliconées, ces 4×4 blindées et ces gardes du corps musclés se cache un évènement géopolitique majeur.

On peut dès lors parler de ragots people (‘quoi ? la fille de la candidate ultraconservatrice est enceinte à 16 ans ?’), de mode (‘ils ont dépensé 150.000 dollars pour sa garde-robe ?’), de beaux gosses (‘Obama a été élu l’homme le plus classe de l’année par le très chic GQ ?), de dérapages verbaux qui font les beaux jours du Zapping de Canal+…et tout ça en faisant semblant que ce sont les enjeux à échelle mondiale qui nous fascinent ! Bref, le rêve de tout pseudo-intello.

Mais j’en oubliais le principal protagoniste de cette saga made in US : Barack Obama. Savant mélange entre Martin Luther King et Will Smith, à la nonchalance étudiée, le verbe aiguisé, les costumes taillés et la couleur de peau consensuelle. Il fait rêver les démocrates Bushophobes, les minorités afro-américaines, les ménagères de moins de 50 ans mais surtout toutes les minorités de par le monde. Il incarne l’intégration harmonieuse, l’ascenseur social en mode turbo, la politique jeune et percutante, bref, tout ce dont nous ne pouvons que rêver en Europe.

Ces élections américaines nous fascinent plus que jamais parce qu’elles nous font rêver. Parce que comme souvent chez nos voisins d’outre-Atlantique, la fiction dépasse la réalité et que depuis notre piédestal de démocraties sérieuses et ancrées dans un passé solennel et ankylosé, tout cela ressemble à un énorme spectacle de télé-réalité. Mais aussi, et surtout, parce que pour une fois un de ces personnages sortis tous droit de l’autre côté du miroir nous rend un peu jaloux.

Pour une fois ils ont su créer ce super-politicien qui nous manque tant, celui qui saurait rassembler les foules, toutes les foules, et qui nous redonnerait confiance en la politique avec un discours optimiste, énergique, jeune, sans clivages de race ni de condition sociale.

Pour une fois nous aimerions bien réadapter ce scénario à la sauce Européenne.

(La Libre Belgique. 30 0ctobre 2008)

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Responses

  1. d’un certain côté, les élections françaises ressemblaient aussi a la star’ac en vrai 🙂
    D’ailleurs après avoir remporté la president’ac, le petit nicolas s’est tapé la chanteuse carla. aaaah le showbiz.
    🙂

  2. Tres fort. Toi aussi tu succombes donc a l’Obamania? Bienvenue au club!

  3. J’ai lu votre billet sur La libre Belgique et je ne suis pas d’accord avec vos conclusions. Nous ne vivions pas tous – heureusement – dans le rêve américain tel que vous le décrivez. On dirait que vous nous prenez tous pour des demeurés accros de séries amerloqiues. C’est assez simpliste. Je pense que les Européens un tant soit peu sensés plébiscitent Obama par réalisme pour éviter la continuation du « Bushisme » qui a fait tant de tort à l’humanité.. Vu que les USA dirigent le monde, cette élection est capitale pour le monde entier et nous sommes concernés au premier plan.

  4. Cher François,
    Vous vous êtes donc reconnu dans l’argument peu original mais de poids du devoir de suivre l’élection de celui qui aura le destin de la planète entre ses mains (entre nous n’exagérons rien, ils ne seront rien à côté des chinois d’ici quelques années).
    Et aussi dans celui de l’Obama, héro des Bushophobes.
    Mais ce n’est pas si mal, deux sur trois (le troisième argument des strass, paillettes et séries américaines étant à prendre avec beaucoup d’humour)!

  5. J’aime assez cette vue de l’esprit qui caricature ces élections comme un scénario de série où les acteurs jouent des rôles usés voires surjoués avec une exception (peut-être?).
    Les medias, la television, le cinema nous diffusent l’american way of life à longueur de journée. Que l’on soit en Belgique ou au fin fond la Normandie, l’Uncle Sam est invité, imposé dans notre canapé.
    Alors de la réalité au rêve, il n’y a qu’un pas… qu’il faut faire. Mais un pas de côté.
    D’ailleurs, Y aurait il un Obama au second tour sans un Palmer???

  6. « des demeurés accros de séries amerloqiues. » (François)

    Ca respire l’anti-américanisme…

  7. deux candidats partisans de la peine de mort,
    un obama qui veut envoyer de nouvelles troupes au pakistan…

    peu d’euphorie pour ma part,

    mais bon, je n’ai pas de TV,
    je ne comsomme donc pas vraiment ce produit du moment,
    parce qu’il s’agit bien de ca,
    d’un jeu de consommés et consommateurs (cons-sommateurs ?),
    comme pour les séries d’ailleurs

  8. @ J’:
    Je trouve cela fort réducteur et pessimiste…
    Réducteur et pessimiste car la réduction ne garde que quelques mauvais points qui sont et ont toujours été à la base des différences fondamentales entre les politiques Européenne et Américaine: les taxes et le système de santé (thèmes sur lesquels Obama et MacCain sont en oposition frontale -dans les limites du système-), la gestion de la violence (armes, peine de mort) et l’interventionnisme (là aussi tu as oublié de dire qu’Obama et McCain on des visions opposées de la guerre en Iraq).
    Bref, rien de neuf. Cet engouement, par contre n’a jamais été aussi unanime et universel que pour ces élections (en tous cas depuis JFK).
    Ce qui est neuf c’est le personnage (Obama) qui, contrairement à ce que tu laisses sous-entendre, a beaucoup à aporter, surtout chez lui (les fondements économiques -ça ça nous touche de plein fouet, vu le mimétisme européen face aux politiques américaines- et la crédibilité de l’image américaine sont à reconstruire), mais aussi partout dans le monde où son énergie et son charisme donnent envie de s’intéresser à la politique et à l’intégration sociale. Palin aussi c’est du neuf…personne n’avais jusqu’ici osé présenter un candidat aussi…original à la vice-présidence.

    Pour ce qui est des séries…tu rates quelque chose.
    La vague de scénarios de qualité qui nous submerge ces temps-ci est une première historique (ce n’est pas que moi qui le dit), et si ça se trouve ça ne se reproduira pas de si tôt!

  9. you are right,

    je suis un peu trop court,
    et j’avoue que moi aussi je trouve que le nouveau prési à un charisme et amène un vent d’espoir pour les USA.
    Mais nous sommes bien d’accord, c’est d’abord pour les usa qu’on espère un changement, pas pour l’europe, encore moins pour le « monde ».

    pour le reste, ton article est pertinent,
    les séries, comme le foin électoral sont le reflet d’un système basé sur l’image,
    mais attention, si cela a pu etre une spécificité américaine un temps, aujourd’hui, c’est largement repris…
    comme tu le dis d’ailleurs,

  10. […] Capitain America contre Will Smith – Opiniâtre […]


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