Publié par : pedrock | septembre 30, 2008

Un 4×4 plus écologique qu’une voiture hybride? Lorsque la vulgarisation devient vulgaire

Une nouvelle justification est venue depuis peu combler à elle seule la boîte à arguments (jusqu’ici bien vide) des amateurs de sensations fortement motorisées, afin de justifier leur hobby énergivore.

Il paraîtrait en effet que, selon une enquête américaine, l’immense 4×4 ‘Hummer’ serait globalement moins polluant qu’une Toyota Prius hybride si l’on tient compte de tout le processus de fabrication.

Que se soit sous le couvert de conversations de terrasse ou bien au contraire en utilisant le porte-voix des médias de masses, cette étude est à présent citée à tort et complètement de travers dès que la controverse 4×4 et SUV: pour ou contre refait surface (très présente depuis la décision européenne de renforcer la régulation des émissions de CO2 par les automobiles).

Malheureusement, lorsque ce rapport est cité, les références qui l’accompagnent sont tout au plus « selon une enquête américaine », sans aucune remarque supplémentaire concernant sa provenance, son financement, sa crédibilité, ni même son raisonnement global. Ce sont là des lacunes inquiétantes qu’il est indispensable de combler lorsque l’on touche à des sujets aussi graves et sensibles que les ressources non renouvelables ou l’effet de serre.

L’étude en question a été réalisée par le CNW, un groupe de  »marketing et de recherche » américain. Pourtant, dans les milieux scientifiques, elle est loin de faire l’unanimité qu’on lui prête en la citant de façon catégorique. En effet, n’ayant jamais reçu aucun soutien publique, d’aucune organisation scientifique ou pseudo-scientifique, qu’elle soit publique ou privée (pas même provenant des constructeurs de Hummers eux-mêmes !), elle est à l’inverse contredite par bon nombre d’articles scientifiques d’institutions dont la crédibilité n’est plus à prouver [2][3][4].

Voici en guise de préliminaire quelques raisonnements qui n’utilisent que l’esprit critique et qui vont à l’encontre de la conclusion de l’étude:

  • Le Hummer d’AM General est référencé dans la littérature comme consommant entre 20 et 30 litres aux 100 kilomètres. La Prius de Toyota en consomme autour de 4,3. Le Hummer consomme donc dans tous les cas trois fois plus que la Prius. Ceci implique, comme premier raisonnement intuitif, qu’une Prius consommera plus au total si en effet elle consommait plus lors de sa fabrication…et qu’elle roulait 3 fois plus que le Hummer.
  • Le Hummer pèse 2 fois plus qu’une Prius (2900 Kg contre 1300Kg). Encore une fois intuitivement, cela signifie qu’il nécessite 2 fois plus de matériaux, ou de matériaux 2 fois plus lourds, à sa fabrication.

En n’utilisant rien d’autre que le bon sens nous pouvons déjà intuitivement être pour le moins surpris de la thèse de l’étude en question. Passons maintenant à quelques preuves factuelles:

  • Une des hypothèses de travail de cette étude voudrait que la durée de vie moyenne d’un Hummer soit de 400000 kilomètres, contre 160000 pour la Prius (remarquez que cette hypothèse contrecarrerait de façon très opportune notre premier argument ci-dessus, vu que la durée de vie du Hummer serait en trois fois supérieure à celle de la Prius). Cette hypothèse facilement contestable, et de fait largement contestée -au Canada par exemple un grand nombre de Prius sont utilisés comme taxis et recensent des compteurs de 500000 kilomètres et plus- remet à elle seule toute l’étude en question.
  • Autre erreur factuelle: il stipule que les batteries utilisées par les voitures hybrides, hautement polluantes, ne sont pas recyclées. Ceci manque à nouveau à la vérité. Toyota a un programme intensif de recyclage des batteries Nickel-Métal depuis 1998 (RAV4 électrique). Chaque batterie arbore même un numéro de téléphone d’information pour ce faire.

Pour finir, les références [1], [2] et [3] contrecarrent respectivement deux conclusions de l’étude du CNW, ainsi qu’une autre de leurs hypothèses de travail. Elles sont expliquées dans la section des références, ci-dessous.

Après avoir épluché toute cette littérature enrichissante, je ne peux qu’inviter les journalistes professionnels à réaliser cette même tâche préalable la prochaine fois que des affirmations scientifiques seront utilisées. Ce référencement est en effet intimement lié au devoir d’honnêteté propre à la déontologie journalistique et à la crédibilité des moyens de communication qui les véhiculent.

Références :

[1] L’étude effectuée en 2001 par le MIT « On the Road in 2020: An Assessment of the Future of Transportation Technology » utilise une analyse de cycle de vie complet, et conclut que la technologie hybride est de loin la plus efficace en termes d’économie d’énergie et la moins dommageable pour l’environnement.

[2] Andrew Burnham, Michael Wang, and Paula Moon du Centre de Recherche sur les transports de l’Institut National d’Argonne, ont récemment présenté “Energy and Emission Effects of the Vehicle Cycle” au Congrès 2006 de la SAE. L’une des conclusions majeures est que “le cycle énergétique total diminue lorsque l’on utilise les nouveaux types de moteurs et des véhicules légers’’.

[3] Heather L. MacLean and Lester B. Lave de l’Université Carnegie Mellon ont publié en 1998, un rapport basé sur des calculs de cycles de production complets qui avait pour conclusion que 85% de l’énergie associée à un véhicule conventionnel est imputable à son utilisation. L’étude du CNW utilise un ratio totalement opposé.

(La Libre Belgique, 16 Mai 2007)

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