Publié par : pedrock | septembre 23, 2008

Les dérives impensables d’un crime intolérable

Voici mon premier article dans la presse (belge). Publié en Mai 2006 dans Le Soir, je le dépoussière aujourd’hui, une fois le procès terminé. Le but était de prendre un peu de recul par rapport à une situation qui avait été gérée à chaud et donc avec pas mal de précipitation et de démagogie de la part du gouvernement de l’époque.

Il n’a pas fallu attendre plus de 4 jours pour voir transparaître les effets de la marche silencieuse du dimanche 23 avril en la mémoire de Joe Van Holsbeek. En effet, une panoplie de mesures répressives va venir renforcer la sécurité à Bruxelles, pourtant une des capitales les plus sûres d’Europe. 2000 nouveaux agents seront affectés à la sécurité urbaine avant la fin de l’année, tout comme un nombre encore indéterminé de caméras, qui seront placées ça et là dans la ville. Tout cela accompagné de peines plus sévères (le terme « zéro tolérance », à l’américaine, est remis au goût du jour dans les discours politiques) pour tout acte « non civique ».

Etait-ce vraiment ce que la plupart des 80000 représentants de toute une Belgique bouleversée souhaitaient ce 23 avril passé ?

Pas si silencieuse que ça finalement cette marche. Les pas des quelques 80000 assistants, amplifiés par l’effervescence des jours qui précédaient, ont dû résonner comme autant de coups de tonnerre d’un orage menaçant, au dessus du Parlement.

Cette agression lamentable a mis un coup de projecteur sur la criminalité en Belgique, et plus particulièrement à Bruxelles. Mais à y regarder de plus près, était-ce vraiment un coup de projecteur ou plutôt un effet de loupe que médias et classe politique confondus ont asséné ? Car en prenant un certain recul, recul d’ailleurs conseillé et souhaitable lors de crises populaires comme celle-ci, certains faits liés à la criminalité en Belgique peuvent surprendre.

Tout d’abord, en reprenant les derniers chiffres de criminalité du rapport de la qualité de vie de l’OCDE en 2000, qui analyse 15 pays (12 pays européens plus les USA, le Japon et l’Australie), la Belgique se trouve dixième sur quinze en taux de criminalité, juste derrière des pays comme la Suisse ou le Japon. De plus, selon les chiffres officiels de la police fédérale, ces taux sont en baisse constante depuis 2002. Finalement, la Belgique se place au troisième rang européen pour le nombre de policiers par habitant.

En résumé, le gouvernement compte lancer une panoplie de mesures de choc dans un pays qui compte déjà un des taux les plus élevés de policier par habitant et un des plus bas en criminalité. Et ce suite à un crime qui loin d’être un symptôme de crise sociale, est un acte marginal inexplicable.

Ce crime est par sa nature odieux et intolérable, et le mouvement populaire créé autour de celui-ci a suffisamment prouvé qu’il n’a pas été banalisé. Il a prouvé que la population garde encore une conscience citoyenne et qu’elle ne passera sous silence aucun acte barbare. Et pourtant, en transformant à quelques mois des élections communales ce crime isolé en phénomène de société, d’intégration raciale et de sécurité urbaine, médias et classe politique ont porté, à chaud, un coup fatal à la sérénité et l’interculturalité belges. Cette interculturalité qui a été par ailleurs plutôt réussie jusqu’à présent. Il suffit de comparer la situation belge à la crise des banlieues françaises, plus d’une fois arborée avec une mauvaise foi effarante dans le cas qui nous occupe, comme étant un avenir inéluctable pour la Belgique.

Il est vrai que quelques autres mesures de fond ont été créées de façon à entériner une bonne politique d’intégration visant à nous éloigner le plus possible du modèle de ghettos français ou américains. Par contre les mesures répressives et la politique de zéro tolérance n’ont, chiffres à l’appui, aucun fondement, ni légitimité ni explication possibles. Elles vont par contre considérablement diminuer la qualité de vie d’une ville bouillonnante comme Bruxelles, en plaçant tout un chacun sous surveillance. Pire, dans un contexte d’extrême droite assoiffée de violence et friande de sentiments d’insécurité et de peur de l’autre, tout cela risque de leur donner de quoi sourire, le 8 octobre prochain.


(Le Soir, 12 Mai 2006)

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